"La voie d'insertion" (French)

A Pondicherry, la vie quotidienne n'a de quotidien que le nom ! Au moins les premiers mois, chaque action est l'occasion d'une grande réflexion philosophique.

 

  Lire une BD, par exemple, avant, c'était peinard, je m'allongeais tranquillement dans le canapé, avec un peu de musique, et je ne pensais plus à rien. Ici, la première qui m'est tombée sous la main, c'est Carnet d'Orient (photo), de Jacques Ferrandez.

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Une histoire remarquable de la guerre d'Algérie, en 8 tomes. Encore une fois, c'est grâce à la très efficace et pertinente Alliance Française que j'ai pu croiser ce "monument" du 9eme art (c'est bien ça son numéro ?!). Jacques Ferrandez était l'un des invités d'une forme de festival de la bande dessinée. J'ai trouvé le choix un peu décalé, regrettant qu'il n'y ait décidément pas plus de présentation de la culture indienne (fut-elle de la bande dessinnée) aux français et réciproquement. Je m'étais trompé, pour deux raisons. D'abord, l'humour "cartoon" indien est définitivement impénétrable aux français ! Ma lecture ce matin du seul hebdo du genre, RANDOM, en est la preuve ! Je n'y ai absolument rien compris, il va falloir que quelqu'un m'exporte l'Echo des Savanes. Et, surtout, cette BD renvoie d'une manière remarquable à la question de : "c'est quoi être expatrié". Le contexte est évidemment très différent. L'Inde n'est pas l'Algérie, le contexte colonial est extrêmement éloigné, et on a beau être en guerre économique, il vaut quand même mieux écraser les prix que les côtes des fellagas et partir en guerre contre la concurrence que contre les régiments ennemis.

Tout cela mis de côté, reste la question : "c'est quoi être expatrié", ou : comment faire pour vivre dans un pays qui n'est pas le sien, avec en moyenne une centaine de fois plus de revenus que son voisin le plus fortuné, la volonté de s'intégrer en sachant que ce ne sera manifestement pas possible, la certitude de savoir qu'un jour on reviendra... Bien sûr, il n'y a rien qui ressemble plus à un entrepreneur français qu'un entrepreneur indien ; bien sûr, l'Inde dépassera l'Europe rapidement sur la plupart des indicateurs classiques de mesure de la richesse et du développement.

Mon gros problème, c'est de savoir comment je vais pouvoir continuer à éviter de dire (ou, pire, de penser !) que "oui, vraiment, ces indiens sont lents/incompréhensibles/exaspérants... mais je les aime". Je suis convaincu que ce qui est lent/incompréhensible/exaspérant c'est le choc entre notre manière de voir les choses et la leur, pas l'une ou l'autre de nos cultures de travail intrinséquement. J'en veux pour preuve une révélation qui m'a été apportée par mes premières frayeurs de conducteur de mobilette !

Il y a en Inde une manière très particulière de gérer les croisements. Les carrefours n'étant en général jamais équipés de feux rouges, et les indiens ayant pris l'habitude de rouler sur 6 files quand ils n'en ont que 2 en théorie, le grave problème est de trouver le moyen de rejoindre la file de gauche quand on doit couper la voie de droite. Il existe une solution "officieuse", la voie d'insertion, qui consiste à rouler à contre sens, en slalomant entre voitures à boeufs, mobilettes, piétons, vélos... aussi longtemps que la voie de droite n'est pas libre. C'est ce qu'on appelle la voie d'insertion, qu'on trouve parfois très à droite, parfois au milieu de la chaussée, qui n'est matérialisée par aucun tracé sur la route, qui n'existe dans aucun code, qui n'existe d'ailleurs peut être que dans mon imagination. Mais c'est un processus qui fonctionne, et qui permet de circuler dans le chaos ! Je ne peux que le réinterpréter à l'occidentale et essayer de m'y conformer. Si j'essayais de trouver un code de la route ou, pire, si je voulais rejoindre directement la file de gauche, je deviendrais probablement mort, fou, ou gravement handicapé assez vite ! Je ne suis même pas sûr que je pourrais suivre un indien pour comprendre ! Je suis sûr qu'aucun conducteur d'auto école français ne pourrait me former à la conduite. Je suis obligé de vivre là, d'essayer des solutions que je réinvente en roulant au milieu de la circulation. C'est assez risqué, mais je ne vois pas bien d'autres solutions !